Regards de femmes, paroles singulières…

Regards de femmes, paroles singulières…

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« Caravane entre les femmes réalisatrices » est l’intitulé de la très belle initiative
initiée par Amal Ramsis, réalisatrice égyptienne et directrice du Festival
International du film de femmes du Caire. Il s’agit d’une manifestation en ligne
qui s’est étalée sur les deux premières semaines du mois d’octobre et qui nous a
permis, grâce à une programmation exigeante et ouvertement engagée, de
découvrir de nouveaux films mais aussi de revoir des œuvres essentielles du
cinéma arabe. Nous citerons le toujours troublant « Parce que les racines
demeurent » de Nabiha Lotfi ( 1977) qui brosse les portraits de femmes
palestiniennes du camp de réfugiés de Tel al-Zaatar qui a été le théâtre du
terrible massacre perpétré par les phalanges en aout 1976. Un documentaire plus
récent, et non moins poignant, lui faisait d’ailleurs échos, il s’agit de « Le
royaume des femmes » de Dahna Abourahme, récits de merveilleuses femmes
résistantes du camp palestinien de Aïn el Hilwé, détruit après l’invasion
israélienne en 1982. Les hommes captifs de l’ennemi, les femmes racontent
l’épopée de la reconstruction.
La mise en ligne gratuite de plus d’une vingtaine de films ( dont neuf constituant
un panorama international ) a été accompagnée par une série de rencontres en
visioconférences avec de nombreuses cinéastes. Ce qui a permis de ( re)
découvrir les univers forts stimulants et singuliers de ces femmes créatrices.
La master class consacrée à la réalisatrice palestinienne Maï Masri a été, dans ce
sens, l’occasion de réfléchir sur les continuités et les ruptures dans le
mouvement du cinéma arabe. Cette rencontre a permis de réfléchir sur
l’esthétique et la fonction du documentaire et d’écouter Maï Masri exposer sa
démarche artistique fortement liée à son engagement.

Figure de proue du cinéma de la résistance palestinienne, cette cinéaste à qui
l’on doit plus d’une dizaine de films a répondu aux questions d’Amal Ramsis.
Le festival ayant programmé deux films de Maï tournés à Beyrouth avec vingt
ans de d’écart. « Génération de guerre » coréalisé en 1988 avec son alter ego feu
Jean Chamoun et « Journal de Beyrouth » tourné en 2006 pendant les
manifestations qui ont suivi l’assassinat du premier ministre libanais Rafik
Hariri.
L’enjeu du cinéma documentaire étant, selon la réalisatrice, de ne pas céder aux
discours et à la tentation des grands récits mais de privilégier les possibilités
offertes par les outils expressifs propres au cinéma. D’un cinéma analytique
axé sur les thématiques d’actualité et les témoignages, démarche rendue
nécessaire par l’urgence de la résistance, la réalisatrice de « 3000 nuits »,
interroge, aujourd’hui, la notion d’objectivité admettant que celle-ci n’est pas
une notion opérante. Il s’agit plus de « communiquer des idées d’une manière
indirecte » par le biais du film tout en travaillant à ne pas manipuler les
protagonistes. Juste les suivre dans leur « interaction avec le réel ».
Si elle ne rejette point l’importance du point de vue du réalisateur sur son
« sujet » et sur le « contexte », Maï dit privilégier aujourd’hui une écriture plus
« fictionnalisante » où il s’agit de « construire un récit à partir d’un dispositif
documentaire ».
Mais comment faire pour échapper à une réécriture du réel ?
La question de la responsabilité éthique, essentielle à la démarche documentaire,
se pose ici avec force. Dans son cinéma lié aux « gens qui subissent l’injustice et
la marginalisation » , Maï Masri insiste sur la nécessité de construire une
relation de confiance avec les protagonistes. L’authenticité du propos en
dépend…

« La caravane » qui nous a offert de si jolis moments est une initiative à
multiplier.
Des films et des figures importantes pouvant ainsi entrer en contact avec leur
public, loin des lumières, souvent trompeuses, des grandes manifestations.
Tarek Ben Chaabane